Mlle Peggy,Infirmière

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94, France
Mes patients m'appellent souvent Mlle Peggy ,c'est une façon pour eux d'établir une proximité sans pour autant être trop familiers,une sorte de formule "intermédiaire" entre le tutoiement et le vouvoiement,qui leur convient et que je trouve charmante.Vous l'aurez donc compris ,mon quotidien est de soigner les corps et les âmes,"les petites histoires de Mlle Peggy" sont des brèves de vies,qui vous feront rire,parfois pleurer,souvent réfléchir,enfin qui vous laisseront rarement indifférents,je pense. Ah j'ai oublié de vous dire mais vous avez du le deviner:je suis infirmière,et je pratique mon art à domicile,en petite banlieue parisienne.Je tiens à préciser que par souçi du respect du secret médical auquel je suis soumise,les lieux,les identités des patients et leurs familles,les pathologies sont modifiés,et les faits sont romancés. Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existé est purement fortuite. Bonne lecture!!!

jeudi 10 décembre 2015

Les mères.

A quelques jours de la présumée sinistre prise de pouvoir de l'extrême droite à la tete de plusieurs régions françaises, une expérience personnelle me revient en mémoire, une particulière parmi tant d'autre que j'ai envie de vous raconter.

Cette histoire n'est pas une histoire de soins à proprement parler mais d'Estime de soi , de Respect de l'Autre, de Considération, d'Égalité entre les Hommes.

2001, Paris BHV Rivoli.

Je me promène dans le rayon électroménager de ce grand magasin Parisien avec mon bébé de quelques mois à la recherche d'une nouvelle centrale vapeur. D'humeur joyeuse comme à chaque fois que je fais du shopping, je parcours les allées tranquillement en m'extasiant devant chaque article.
 Il fait chaud et Hugo commence à montrer des signes de soif, je décide de lui donner le sein tout en poursuivant ma prospection. Ravi, il se cale dans le porte bébé confortablement et commence sa tétée nomade.
Les regards que nous croisons sont variés et parlent d'eux-mêmes: beaucoup sont attendris, d'autres semblent gênés et se détournent, certains sont désapprobateurs. En France les femmes osent peu donner le sein en public par rapport à d'autres pays Européens et le font encore moins lorsque l'enfant a dépassé l'àge de six mois.
En ce qui me concerne, je nourris mes enfants à la demande, en tous lieux, et à toute heure à partir du moment ou ils en ressentent le besoin, je suis ce qu'on appelle une mère non pas poule mais louve!

Je continue donc ma progression dans les rayons avec mon louveteau contre mon sein.
Une  femme âgée d'une soixantaine d'années vêtue d'un splendide vison trois quart et coiffée d'un feutre chocolat s'approche de moi et regarde Hugo qui leve ses splendides yeux bleus vers elle:

"Oh c'est un très beau bébé! C'est bien vous le nourrissez!"

 Flattée par sa réflexion, j'acquiesce de la tete, en lui adressant un sourire de peine satisfaction.

"On n'en voit plus beaucoup des gens comme vous?"

-Oh c'est vrai que l'allaitement a recule en France ces dernieres années mais il restent encore des femmes qui le pratiquent.

"Oui, oui et puis les qualités nutritionnelles sont incontestables.
Moi j'ai pas pu mais je n'ai pas trouvé quelqu'un comme vous.... Et puis il faut dire aussi que ça libère la mère..."

Mon sang se glace, mes mains se crispent sur le dos de mon enfant, j'ai peur de comprendre ce que me dit cette femme...

-Comment ca "ça libere la mère" ???

"Et bien oui pendant que vous le nourrissez, elle peut vaquer à d'autres occupations, sortir, se reposer."

Je reçois sa réplique comme un coup au ventre. Je passe ma main dans les cheveux blond de mon fils qui me lance un regard aimant et confiant. Je remarque peut-être pour la première fois de notre vie commune sa peau blanche sur mon sein  métissée, ses petites mains sur ma peau dorée par nos récentes vacances au soleil, et je réalise n'avoir jamais vu ces différences entre lui et moi contrairement aux autres.

"En tout cas il est splendide, ça ne vous fatigue pas trop, vous êtes des gens résistants! "

J'ai la tete qui tourne, je suis maintenant sure d'avoir compris ce que cette dame très bien sous tout rapport insinue.

- je suis sa mère dis je d'une voie blanche.

"pardon?"

-je suis sa mère.

Interloquée, la femme me fixe dans les yeux puis nous regarde  Hugo et moi tour à tour comme pour se convaincre qu'il est la chair de ma chair.

" ah mais vous vous ressemblez si peu...."

-les joies du métissage.

"En tout cas son père doit être bien blanc!"

Je n'ai jamais oublié le regard de cette femme comme je n'oublierai jamais le regard que la  mère d'une copine d'école a eu sur mon père quand elle a découvert un soir de sortie d'école qu'il était noir.
Ce soir là , elle a demandé à sa fille de ne plus jouer avec moi, nous étions en 1976.

Hugo a grandit et deux petits frères sont venir agrandir la fratrie.
Il n'est pas rare de croiser des regards malveillants et depuis quelques temps je dirais même que c'est plutôt fréquent, il est courant aussi d'entendre des propos racistes assumés.

Décembre 2015: le Front National parti raciste, fascisant, et populiste devient le premier parti politique Français.
Les électeurs sont désinhibés et vomissent leur haine de l'autre à longueur de journée sur les ondes, les réseaux sociaux, les bistros, ils pointent les pseudos responsables de leur misère, de leur échecs en choisissant de voter pour l'Extrême droite, un parti qui joue sur les peurs, ment, ferme, exclut, punit, renvoie, élimine, sélectionne, catégorise .

Je n'ai pas peur.

Je suis juste triste.

Et j'espère ardemment que nous serons suffisamment responsables, concernés et engagés pour empêcher que l'extrême-droite prenne le pouvoir dans le pays des Lumières.

N'hesitez pas à aimer la page fb des petites histoires et à y retrouver leur actualité.





jeudi 3 septembre 2015

Novembre.



Ce matin il fait froid, très froid.
L’épais brouillard des matins d’hiver ne se lève pas, le ciel est bas et gris.

Je déteste  le mois de Novembre qui célèbre les morts et les armistices et enterre définitivement les beaux jours, les rires et les fleurs.
Novembre éteint la lumière et ferme les portes des maisons, des terrasses et des jardins.
Novembre met fin aux flâneries tardives.

Le bruit des pas est chaque jour un peu plus pressé, les corps se cachent sous de gros manteaux souvent informes dont la fonction première est juste de réchauffer les os. Il semble loin le temps des jupes légères et fleuries, des rires d’enfants qui s’envolent dans les airs, des discussions tardives sur les places ombragées.

Novembre isole chacun d’entre nous.

Novembre est tristesse.

Je suis frigorifiée et comme chaque année je sais que je vais avoir froid jusqu’en Avril et que rien ne pourra me réchauffer jusque-là.E tre soignant un exercice quotidien difficile mais l’hiver la maladie prend une dimension toute particulière. Nous n’avons plus la force que donne la lumière du jour pour nous ressourcer. Je me lève, il fait nuit, je quitte la maison, il fait nuit, je rentre il fait nuit. Les quelques heures de jours sont sombres au sens propre comme au sens figuré. La grisaille est permanente. Comment rassurer, écouter, soutenir quand l’hiver est si rude ?

En novembre, les patients meurent, souvent seuls.

Et pourtant nous sommes présents, le jour , la nuit si besoin. Nous affrontons la neige, la pluie, les vents. Je déteste l’hiver. Peut-être parce que la rigueur de la saison nous plonge au cœur de la vraie vie.

Novembre nous met à nu, nous confronte à l’isolement social, la misère, la douleur, la fin de vie, la violence, sans fioritures.

Adieu aux paillettes de l’été, à l’insouciance feinte, on ne trompe pas l’hiver. Je me gare. Il pleut.
Premier patient.

Je pousse la porte de cet immeuble devant lequel je passe tous les jours. Je rencontre pour la première fois ce patient adressé par l’hôpital. Je lis les instructions notées sur un pot-it :

« rez-de-chaussée, 1ere porte à droite 1er ss »

Première porte à droite ? Je ne comprends pas, il est noté sur la seule porte que je vois « accès caves ». Ce doit être une erreur pourtant il n'y a pas de porte à gauche. D’après mes informations le patient a 52 ans, il entre en phase palliative d’un cancer du poumon. Il souhaite mourir chez lui et j’ai accepté de le prendre en charge. Je relis mes notes : « rez de chaussé, 1ere porte à droite 1er ss ». Je sors à nouveau sur le trottoir pour vérifier l’adresse.

C’est bien là.

Je reviens dans le hall et incrédule je décide de suivre les indications.Un escalier sombre et étroit me conduit au sous-sol.J’ai griffonné « porte n°4 » sur mon papier. Je ne peux pas y croire. J’avance doucement, je passe la porte n°1, mon cœur s’accélère, la porte n°2 je tremble légèrement, n°3, et j’aperçois de la lumière qui filtre au travers de la porte n°4…..Je frappe.

« Entrez Mlle Peggy entrez donc je vous attends ! »

Je pousse la porte en affichant un sourire radieux et je me retrouve face à un homme visiblement très faible.La cave a été aménagée en chambre d’hôpital.

« Alors Mlle Peggy, vous avez trouvé facilement ? »

Je n’aime définitivement pas l’hiver.



vendredi 24 octobre 2014

Journée ordinaire d'une infirmière comme les autres



18 novembre

5h40

La sonnerie du réveil retentit déjà, j’ai certainement mal réglé l’appareil hier soir lorsque j’ai éteint  la lumière à …1h15. Il faut absolument que je me couche plus tôt, ce soir je serais dans mon lit à 21h00, quoiqu’il arrive ! Enfin, en attendant ce doux moment, il faut que je quitte mes draps douillets et que je me prépare rapidement.
Toute la maisonnée est encore endormie, je ne fais pas de bruit, je déteste sortir les miens de leurs doux rêves.
Je ne déjeune jamais les matins de travail, je sais c’est une hérésie mais je pars le ventre désespérément vide car il m’est impossible d’avaler quoique ce soit dans les deux heures qui suivent mon réveil. La douche matinale est en revanche indispensable,  je me maquille peu donc je suis rapidement opérationnelle.

6h15

Je suis prête.
Je rentre discrètement dans la chambre des enfants, je m’attendris un instant en regardant ces petits êtres  dormir profondément, les traits relâchés, détendus, et  reposés.
Je les embrasse un à un en n’oubliant pas de sentir l’odeur caractéristique de mes jeunes enfants ensommeillés, j’aimerai rester près d’eux un peu plus longtemps mais je dois partir.
J’embrasse mon mari qui commence à se réveiller doucement, et je me sens armée et pleine d’énergie pour affronter la journée qui commence.

6h25

Je passe au cabinet récupérer mes affaires avant de commencer.
J’ouvre les volets, je vérifie que tout est en ordre pour accueillir les patients qui se déplaceront ce matin et je pars.

6H35

Il fait toujours nuit. Je déteste le mois de novembre. Beaucoup de patients meurent durant cette période, ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais fichtre rien, mais le fait est  que c’est une époque particulièrement « sensible ». Le temps est triste, les jours fériés sont consacrés aux guerres et aux morts, le jour se lève à 8h30, la nuit tombe à 17h, les fleuristes ornent leurs vitrines de chrysanthèmes, de bruyères et d’œillets, et les municipalités commencent à installer les décorations de Noel huit semaines avant l’heure….bref rien de très réjouissant.

6h50

J’arrive chez mes premiers patients, pensionnaires dans une maison de retraite qui attendent avec impatience leur prise de sang hebdomadaire.
Tout le monde est encore endormi dans l’établissement, l’équipe de nuit termine sa garde, les traits sont tirés, les mots sont rares et efficaces. Je suis discrète. Première chambre : une dame de 90 ans souffrant d’une maladie d’Alzheimer m’accueille souriante mais surprise de me voir.
« Une prise de sang ? Mais qui l’a commandé ? »
« Le médecin »
« Quel médecin ? »
« Votre médecin traitant »
« Ce n’est pas possible ça fait des années que je ne l’ai pas vu celui-là ! »
« Pourtant j’ai une prescription médicale qui ordonne ce prélèvement… »
« Et bien faite le puisque vous vous êtes dérangée mais moi je vais toucher deux mots à la direction parce qu’il se passe  des choses pas très claires dans cette maison… »
Il est toujours compliqué de négocier de longues minutes dès l’aube pourtant  cela arrive souvent.
Les autres prélèvements se passent dans un silence monastique, les patients n’ont pas envie de parler de si bon matin, moi non plus donc je respecte leur désir de silence avec plaisir.
Une vingtaine de minutes plus tard, je repars. Ma mallette remplie de petits tubes à essai de toutes les couleurs remplis de sang…

7h30

J’arrive chez une dame d’une soixantaine d’années qui m’attend de pied ferme.
A peine la porte ouverte ses premiers mots sont :
« Ben quand même vous voilà, j’ai cru que vous m’aviez oublié !!! »
« Bonjour Madame »
« Oui bonjour, bonjour, ben alors qu’est-ce qui vous ai arrivé ? »
L’accent est gouailleur, je devine tout de suite que cette dame n’a pas dû s’éloigner de Paris très longtemps au cours de sa vie.
«  Je vous ai fixé un rendez-vous entre 7H30 et 8h30, il est 7h35, donc à priori, je suis encore dans les temps ! »
«Ouais d’accord mais vous étés marrante vous, comme je sais que vous venez, je suis debout depuis 6h00 moi !!! »
« Eh bien, il faudra vous lever plus tard la prochaine fois ! Allons-y plus vite la prise de sang sera faite, plus vite vous pourrez déjeuner. »
« Oh oui vous avez raison"

Le jour se lève à peine.
La lumière si caractéristique du mois de Novembre a du mal à s’installer, le ciel est couvert, une petite bruine tombe et me finit de me refroidir.
Le patient suivant a 45 ans, il est séropositif depuis 20 ans et au stade de « sida déclaré » depuis  18 mois.
Son état est préoccupant, le virus se multiplie de façon accélérée et gagne du terrain chaque jour un peu plus, laissant peu de chance de survie à sa victime.
Je passe le voir matin et soir pour surveiller son état général, administrer son traitement, « l’alimenter » par voie parentérale, et l’écouter.
Ce patient est définitivement seul, sa pathologie effraie, isole, marginalise. Encore en 2014.
Il a été très beau, aujourd’hui il pèse 41 kilos pour 1 mètre 85, a perdu ses cheveux, le bleu de ses yeux semble délavé par tant de larmes versées, il marche courbé sous le poids de la maladie, presque résigné mais pas encore tout à fait.
J’ai les clefs.
La maison se trouve  au bout d’un long chemin bordé de thuyas qui obscurcissent l’allée.
La bruine se renforce.
Je glisse la clef dans la serrure de la porte d’entrée.
Je tourne et j’entends le « clic » caractéristique qui déverrouille la porte.
La maison est silencieuse.
J’allume la lumière du couloir, et je vois du linge répandu partout sur le sol.
Une bouteille de vin blanc, vide.
La nuit a dû être difficile.
Je traverse la maison familiale pleine d’histoires mais vide de vies, elle a été désertée il y a plus de 15 ans déjà, des photos sur le guéridon témoignent de l’atmosphère passée, on peut y voir des enfants aux sourires radieux, des mariés resplendissants de bonheur, un couple de personnes âgées, des images de vacances.
Plus rien de tout cela n’existe.
La maladie règne en maitre dans cet endroit et depuis quelques semaines la mort plane.
Chaque matin au moment précis où je rentre dans cet endroit, je redoute ce qui finira par arriver très prochainement.
Je progresse lentement la boule au ventre.
J’ouvre chaque porte, avec anxiété.
J’ai su apprivoisé au fil des semaines cet homme, je connais maintenant sa vie quasi aussi bien que ses proches car il m’a confié ses secrets inavoués, ses peurs, ses angoisses, ses chagrins, ses humiliations, ses regrets, ses remords mais aussi ses joies, ses succès, ses amours.
Je l’ai écouté, rassuré mais j’ai dû parfois le mettre à mal pour mieux prendre en charge sa douleur, physique et morale.
Nous sommes au bout de notre relation.
Les semaines qui vont suivre vont être riches et me marquer très certainement à tout jamais.
Il compte sur moi et je serais là. Quoiqu’il advienne.
Me voilà dans la chambre, dans l’obscurité complète.
Il ne bouge pas.
Je murmure son prénom, il ne répond pas.
J’entends le bruit du moteur de la pompe de la perfusion qui l’alimente.
Une petite veilleuse se trouve sur une commode à l’entrée de la pièce, je l’allume pour ne pas l’éblouir avec la lumière principale.
Mon cœur bat la chamade, il ne bouge pas.
Je cherche à percevoir  du regard un mouvement de son corps décharné sous la couette.
Je m’approche lentement, je prononce doucement encore une fois son prénom en mettant ma main sur son épaule.
Il se retourne enfin, se frotte les yeux pour mieux me voir, et me susurre d’une voix d’outre-tombe :
« Ah voilà mon petit ange brun, faut que je te raconte ma putain de nuit !!! »

11H30

Le ciel est toujours aussi bas.
Les rendez-vous se sont enchainés toute la matinée.
Je décide d’aller chercher mon fils à l’école pour prendre ma dose de bonne humeur, d’insouciance et de légèreté qui m’aide à poursuivre. Mon mari, mes enfants, ma famille et mes amis constituent ma force et me donnent  l’énergie nécessaire pour supporter certaines situations que m’impose ce boulot de fou !
J’entre dans la maternelle et quasi immédiatement la vie reprend ses droits, je me laisse imprégner par les cris, les rires, par les parents qui échangent à voix toujours trop haute, les institutrices accaparées par la sortie des enfants et la foule d’informations qu’elles ont souvent à donner.
Je reviens dans un monde en couleurs, dénué de gravité.
Mon fils âgé à peine de 3 ans, que je n’ai pas vu la veille  court dans mes bras dès qu’il m’aperçoit, son visage s’éclaire, ses yeux s’illuminent de joie :

« Maman chérie !!! Tu vas pas au travail ? »

14h00

Le téléphone sonne, le numéro est masqué, je suis quasiment sure que c’est un appel marketing tout comme la demi-douzaine que je reçois chaque jour, et qui promettent de me faire économiser des milliers d’euros de charges grâce  à d’ingénieux produits de défiscalisation.

Je réponds  pourtant car il est aussi possible que ce soit un patient :

-« Allo, bonjour »
-« Bonjour madame, vous êtes bien Mlle Maguy ? »

Je ne sais pas pour quelle raison obscure, les gens qui me démarchent sont absolument incapables de lire mon nom correctement et l’écorchent systématiquement….

-« Non »
-« Vous êtes bien infirmière ? »
-« Oui, avez-vous besoin d’un soin ? »
-« Non en fait je représente la société Agir+ et je suis chargée de rencontrer….. »

J’entends le signal du double appel, un numéro que je ne connais pas s’affiche sur l’écran, il faut que je raccroche pour répondre

-« …..les professionnels de santé de votre ville pour leur exposer les nouvelles dispositions fiscales qui concernent votre profession… »

Le bip continue de se faire entendre

-«je vous remercie je ne suis pas disponible…. »

Le signal d’appel est toujours présent.

-« ah vous ne voulez pas réduire votre pression fiscale ? »
-« non je ne veux pas réduire ma pression fiscale, j’adore l’idée de payer des charges ! Bonne journée madame ! »

J’appuie sur la touche qui me permet de commuter l’appel et là personne au bout du fil, la personne a raccroché !

Je peste contre ces appels parasites qui ponctuent mes journées et me font perdre du temps et de l’énergie inutilement.

Je compose le numéro en absence mais au moment où je m’apprête à lancer l’appel, je croise un patient qui me raconte ses dernières mésaventures.

Un bon quart d’heure plus tard, je rappelle enfin.
-« Bonjour Madame, je suis Mlle Peggy, vous avez tenté de me joindre il y a un instant mais je n’étais pas disponible. »
-« Ah oui, j’avais besoin d’une perfusion d’antibiotiques, mais comme vous avez tardé à rappeler j’ai pensé que vous étiez en vacances, j’ai appelé quelqu’un d’autre qui a eu la gentillesse d’accepter de me prendre !!! »

16h00

-« Allo, bonjour »
-« Allo, vous êtes bien infirmière DE ? »

(Je pense très fort : « non je suis charcutière mais je me suis dit qu’aujourd’hui  j’allais me faire passer pour une infirmière ! »)

Et pourquoi les gens ne disent « bonjour » qu’une fois sur trois comme si nous n’étions que des machines ?

-« Bonjour »
-« oui, oui bonjour, je voudrais me faire vacciner »
-« quel jour et quel horaire préférez-vous ? »
-« j’m’en fous c’est vous qui me dite »

Je soupire discrètement.

-« demain 16h00 ? »
-« Ah non pas demain, je vais chez le coiffeur  tantôt ! »
-« ok, bon jeudi matin à 10h00 ? »
-« euh, je réfléchis……non pas jeudi je vais au marché ! »

Elle commence sérieusement à m’agacer.

-« Ecoutez il me semble que ça serait plus simple que vous me disiez directement le moment auquel vous êtes disponible »
-« Ben demain avant d’aller chez le coiffeur, il est juste à côté de chez vous. »
-« donc demain 15h45 ? »
-« Parfait ! »

17h15

Une ablation de fils chez un enfant de trois au cabinet. Il y a déjà une heure que je reçois mes malades, j’entends à travers la porte une jolie petite voix chanter des comptines à travers la cloison.
Je pense à mes enfants et brutalement ils me manquent terriblement.
Je reçois le petit Edouard. Impressionné mais digne et surtout très courageux grâce à son doudou Oscar qu’il a pris soin d’emmener avec lui pour l’aider dans l’adversité.
Je l’amadoue avec ma boite à bonbons magique. A sa vue, il sait qu’il est en terrain ami, il ne risque rien et me laisse agir.
-« Au revoir Edouard »
-« Au revoir Peggy, je peux prendre deux bonbons pour ma maison ? »
« S’il te plait Peggy » lui susurre sa maman.
-« S’il te plait Peggy »

20h08

Le téléphone retentit encore une fois.
Le numéro de mon patient souffrant du SIDA s’affiche.
Je réponds :
-« oui allo, je sais je suis en retard mais je ne t’ai pas oublié, j’arrive…… »

Silence au bout du fil.

Je me concentre et je bouche l’oreille opposée au combiné pour mieux entendre.

Un râle se précise.

« Tu es là, quelque chose ne va pas ? »

La peur m’étreint de nouveau. Dans un souffle, il lâche :

« Je crois que je vais avoir besoin de toi mon petit ange brun »

Je raccroche.

Je ne rentrerai pas tôt ce soir.


lundi 4 août 2014

Remerciements.

Madame la ministre des Affaires sociales et de la Santé,
Je n’ai pas pu me retenir de vous écrire ces quelques mots de gratitude après votre intervention concernant les deux agressions de consœurs dans la même semaine.
Comme vous l’avez souligné avec gravité et empathie, l’une d’entre elle a été abattue par son patient alors qu’elle venait lui administrer son traitement du matin et la seconde  a été sauvagement battue  par plusieurs individus  alors qu’elle sortait de chez un  malade.
Les agresseurs sont toujours en fuite mais activement recherchés par les forces de l’Ordre qui mettent tous les moyens disponibles en œuvre pour les retrouver.
Ces faits ne sont pas rares, et notre profession a profondément ressenti  la considération que vous lui portez lorsque vous avez rappelé que toute violence à l’égard d’un personnel soignant était un délit et serait sévèrement puni.
L’ensemble de la profession a d’ailleurs été touchée lorsque vous avez évoqué la création d’un groupe de travail visant à établir un texte de loi  spécifique aux agressions des soignants libéraux étant donné l’augmentation inquiétante ces dernières années des incivilités et agressions verbales ou physiques à leur égard.
Grace à votre intervention, les médias ont largement relayé l’information, et beaucoup de nos concitoyens ont pu réaliser la difficulté de notre exercice au quotidien.
Ils ont pu comprendre que nous intervenons chez nos malades 24h sur 24, car nous devons assurer la continuité des soins, et ceci quel que soit l’heure et  l’endroit.
Notre profession est exercée à plus de 90% par des femmes donc nous sommes très exposées aux violences verbales ou physiques.
Rappeler aussi fermement que vous l’avez fait, qu’il n’y aura pas de « circonstances atténuantes » en cas de dérapages, nous a convaincu que vous étiez, Madame la ministre, notre représentante.
Merci pour l’hommage rendu au travers du parcours de ces  deux femmes, à notre profession.
La peine des familles est grande,
Les soignants sont touchés,
Mais rassurés de voir qu’ils ne sont pas seuls.
Merci à vous Madame la ministre des affaires sociales et de la Santé pour votre indéfectible soutien.


dimanche 3 août 2014

Les Sous-bois


Ce matin, le médecin d’un service d’endocrinologie parisien me contacte pour savoir si je peux prendre en charge une patiente de 75 ans diabétique, insulino –dépendante, elle a été amputée du pied gauche.

Cette prise en charge est lourde : la dame ne parle pas le Français, il faut surveiller et équilibrer son diabète par le biais d’injections d’insuline, lui enseigner les règles alimentaires et diététiques  de base, faire le pansement d’amputation quotidiennement (ce qui n’est pas une mince affaire compte tenu du risque septique) et de surcroit cette famille n’habite pas le secteur dont je dépends.

Le médecin insiste, je finis par accepter……

La patiente doit sortir de l’hôpital dans 72 heures ce qui me laisse le temps de m’organiser.

Me voilà donc trois jours plus tard  à tourner désespérément en rond au fond d’une impasse donnant sur un petit bois.

J’ai beau relire l’adresse et tourner dans cette impasse je ne trouve pas le numéro correspondant à la maison de ma patiente.

Et ce GPS qui insiste lourdement en répétant inlassablement :

 « Vous avez atteint votre destination, votre destination se trouve sur la gauche !!! »

Pourtant je ne vois rien d’autre que quatre maisons qui ne correspondent pas à l’adresse et à gauche, un chemin de terre menant à une sorte de terrain vague.

Je me gare.

J’ai déjà appelé plusieurs fois Mme P. mais je ne comprends pas ses explications, la conversation est hachée et la barrière de la langue est nette au téléphone…

Il fait froid et je commence clairement à désespérer de la trouver, le temps passe, le retard s’accumule quand j’entends au loin, du côté du chemin boueux, des éclats de voix……

Je me retourne lentement et je commence à comprendre……

« Vous avez atteint votre destination, votre destination se trouve sur la gauche…… »

J’avance prudemment dans la direction des voix, le sentier mène rapidement dans un sous-bois obscur, le sol est jonché de détritus divers et variés: bouteilles d’alcool vides, une machine à laver éventrée, des vieilles chaussures, je n’ose pas comprendre et pourtant la suite est toute proche…….

Je progresse lentement, la végétation se densifie mais la terre est foulée ce qui m’indique que les passages sont quotidiens. Au bout de 50 mètres, l’objectif est atteint ,je me retrouve devant un « bidonville moderne » fait de tôles ondulées, de cageots et de toiles plastiques, en plein hiver dans les bois, à 10 kilomètres de Paris !!!!

Devant la découverte cet abri de fortune, un chien type berger Allemand monte la garde bien décidé à ne laisser entrer personne dans son périmètre de vie. Heureusement pour tout le monde la bête est attachée à un arbre, une chaine d’environ un mètre cinquante lui laisse une liberté toue relative.

Je déglutis avec difficulté et je me décide à appeler à tue-tête Me P. en espérant de toutes mes forces que je me trompe d’adresse….

Le chien est déchaîné et je commence à me demander si la chaîne qui le retient va résister aux coups  de colliers à répétition que lui assène la bête.

Au bout de quelques secondes, un vieil homme sort de la cabane je le distingue mal mais il semble âgé. Il me fait signe d’avancer et réprimande le berger sévèrement.

Peu rassurée, j’avance malgré tout et une fois arrivée à sa hauteur, le vieil homme me fait signe de rentrer chez lui.

Une fois à l’intérieur, je me retrouve dans  un endroit insalubre mais organisé : la cuisine, un salon, deux chambres à coucher, sous tôles ondulées….

Le « plafond » est assez bas, un mètre 60 environ ce qui m’oblige à me déplacer recroquevillée, je traverse la première pièce et j’arrive dans un coin qui fait office de chambre. 

Une femme âgée est allongée sur un matelas posé à même le sol.

Je me présente et elle m’accueille souriante.

Elle ne parle pas du tout le français mais semble le comprendre un peu.

Je commence par effectuer le pansement, Mme P. a été amputée du pied gauche, le soin est donc délicat et douloureux.

Je comprends lors de la conversation que Mme P. et son mari sont arrivés en France dans les années 60 et ont effectué des métiers sans qualifications  durant des dizaines d’années. 

Quand  l’heure de la retraite a sonné, leur pension n’a pas été suffisante pour rester dans le logement familial. Ils se sont alors installés sur  ce terrain appartenant à un membre de leur famille moyennant  un petit loyer.

 Au fil du temps, ils ont construit ce logement de fortune, et y vivent leurs vieux jours.

Les enfants de Mr et Mme P. viennent leur rendre visite tous les week-ends, ils font les courses de leurs parents, gèrent les tâches administratives mais ne cherchent pas d’autres solutions de logement.

La prise en charge de Mme P. a commencé depuis plusieurs semaines maintenant, je commence même à maîtriser quelques formules simples de la langue de la famille.

Les soins évoluent plutôt bien et le diabète de Mme P. est équilibré.

L’hiver est cependant sévère, et le couple a froid.

Chaque matin, je redoute le pire car ils chauffent leur logement à l’aide d’un poêle à charbon qui émet pas mal de fumées, qui me paraissent nuisibles…

Mr et Mme P. ont 75 et 80 ans, ils ne supporteront pas ces conditions de vie encore très longtemps.

Un soir, je reçois un coup de téléphone du frère de Mme P. qui souhaite avoir des nouvelles de sa sœur  qu’il compte venir voir prochainement et il semble inquiet à son sujet. 

Je lui explique la situation médicale et au cours de la conversation, je lui fais part de mes inquiétudes par rapport à la situation sociale de sa sœur. Il semble surpris et ne pas comprendre ce que j’essaye de lui expliquer.

Je décide donc d’être claire et je lui décris les conditions de vie de sa sœur.

C’est un véritable choc pour lui.

Il décide de prendre le premier vol pour Paris et atterrit 48 heures plus tard à Orly.

Mme P. est heureuse à l’idée de revoir son frère mais semble gênée de le recevoir là où elle vit.

Mr P. est silencieux, et soucieux.

Je finis par comprendre qu’il y a eu une rupture avec sa famille lorsqu’elle a quitté son pays avec son mari pour « réussir ailleurs ».

Son frère et elle ont toujours gardé le contact mais la distance et la pudeur ont fait qu’elle n’a jamais osé lui parler de ses difficultés et de l’échec de son rêve de promotion sociale.

Les retrouvailles sont touchantes, j’y assiste par la force des choses mais j’essaye d’être la plus discrète possible.

Les soins terminés, je m’éclipse.

Le lendemain, tout est calme dans la maison de fortune.

La nuit a été éprouvante pour la famille.

Les enfants sont venus et de longues discussions se sont tenues avec le frère de Mme P.

Une décision a été prise dans le souci du bien-être de chacun.

Mme P. et son mari vont retourner chez eux, 45 ans après avoir quitté leur pays.

Le frère de Mme P. n’a pas émigré et a réussi chez lui.

Il possède un petit appartement secondaire tout confort en centre-ville, qu’il habite occasionnellement, lors de ses déplacements professionnels.

Il a donc proposé à Me P. et son mari de les héberger gracieusement afin qu’ils se ressourcent et qu’ils profitent de leurs vieux jours sereinement.

Ce jeune frère de 60 ans, n’imaginait pas les conditions dans lesquelles sa sœur aînée vivait à des milliers de kilomètres de lui.

La distance, la pudeur, la honte, les non-dits ont empêché  Mme P. de se confier à sa famille.
Le hasard m’a mis sur leur route.

Ils vivent dorénavant simplement mais dignement une retraite bien méritée auprès des leurs.













mardi 22 juillet 2014

Le Canada.


Février 2000
Ce matin, Angèle est morte.
Quarante ans, un mari, trois enfants six, dix et douze ans.
Aout 1999
Première rencontre fin Aout, retour de vacances écourtées par une fracture du fémur à priori accidentelle.
Partie avec des amies passer quelques jours entre filles sans enfants ni mari, Angèle se réceptionne mal lors d'un saut en parachute et se fracture le col du fémur.  Son séjour se prolonge aux urgences de l'hôpital de villégiature, car les radiologues veulent investiguer davantage.
Après les radios, les scanners, et enfin l’IRM,  le diagnostic tombe comme un couperet: Angèle a un cancer du poumon avancé puisque les organes majeurs sont envahis par les métastases: cerveau, foie, reins, moelle..................une catastrophe!!!
Je prends en charge une bonne vivante qui ne refuse jamais un bon verre de vin rouge mais qui a arrêté de fumer il y a plus de dix ans avant d’avoir ses enfants.
Elle est mariée à un homme d’affaires, souvent absent mais très amoureux de sa femme et à l’écoute de ses enfants.
Leur grande maison devient  chaque weekend le lieu où se retrouvent famille et amis.
Septembre 1999
Cette année, le printemps se prolonge et la rentrée se fait sous un soleil radieux.
Malgré le sinistre tableau, le moral semble bon et l’humeur est joyeuse. Cette femme est une guerrière, elle ne s'accorde pas la possibilité d’échouer, ses enfants sont jeunes et ont besoin d'elles, elle doit survivre.
Clouée au lit depuis maintenant un mois, elle continue à travailler par le biais du téléphone et d’internet, reçoit ses rendez-vous dans sa chambre, et gère les devoirs des enfants d’une main de maitre.

La chimiothérapie a commencé, les kilos superflus fondent à vue d’œil, tout le monde fait semblant de ne pas le voir, y compris moi.
Dès le premier jour, elle me dira « je suis ravie de mener ce bout de chemin avec toi », je suis également sous le charme de ce personnage……
Octobre 1999
Moins dix  kilos sur la balance, Angèle dit « avoir quasiment atteint ses objectifs de perte de poids », ses amies lui affirment qu’elle a retrouvé la taille de ses vingt ans……
Il y a deux jours, sa meilleure amie a rasé ses quelques cheveux éparses, laissant apparaitre un crane imberbe, qui lui va plutôt bien.
Cette étape a été difficile mais reste le choix de la perruque prévu aujourd’hui, instant toujours grave car le patient réalise que l’image qu’il renvoie est  celle de la maladie.
Un rendez-vous avec un spécialiste de la perruque est donc pris cet après-midi.
Angèle tient absolument à ma présence,  je vais tenter de dédramatiser ce moment par le biais de « moqueries de filles », de celles que l'on peut faire lors de ces journées shopping ou l'on essaye des heures durant des tenues improbables « juste pour voir si ça va!!! ».
Sa meilleure amie, fidèle de chaque instant, est présente et va  jouer le même jeu que moi.
Et ça marche ! Les fous rires sont de la partie et nous finissons par trouver La Perruque!!!
Pourtant je la préfère sans, le postiche ne convient pas à sa personnalité, comme souvent chez les patients à ce stade de la maladie.
Elle ne la mettra jamais, elle va faire face sans fards, sans détours, sans mensonges.
Novembre 1999
Clash entre Angèle et sa fille ainée.
Le voyage prévu depuis des mois au Canada a été annulé étant donné l’état de santé d’Angèle.
L’adolescente rêvait de ce voyage depuis longtemps et a du mal à comprendre que ses parents reportent …….à plus tard, elle trouve cela « injuste ».
Angèle est déchirée.
Décembre 1999
Les préparatifs de Noel se précisent, le mari d’Angèle voyage moins, essaye d’être plus présent conscient de la gravité de la situation.
La famille fait ce qu’elle peut pour que les enfants mènent une vie « normale » avec leur mère en phase de soins palliatifs dans leur maison.
Parce que nous y sommes, quatre mois après la découverte de la maladie, le palliatif a pris la place du curatif.
Le temps de l’espérance est définitivement derrière nous, en ces heures de fêtes, l’ambiance est à la gravité, malgré une volonté manifeste de ne pas sombrer dans le pathos.
Pourtant moins 30 kilos sur la balance, le contact est de plus en plus bref, la morphine entraine une somnolence quasi permanente, et la maladie est particulièrement virulente.
Angèle ne marche  plus, ne s’alimente plus seule, et, elle est incontinente depuis peu.
Les enfants décorent le sapin en espérant à haute voix que « maman participe un peu plus l’année prochaine !!!! ».
Janvier 2000
Angèle m’a accordé sa confiance tout entière, avoué ses espoirs, ses angoisses et ses peurs, ses échecs, ses joies et ses peines tout ce temps durant.
Le soin nous a rapprochées, le toucher nous a liées, la douleur nous a unies, elle et moi mais aussi sa famille et moi.
J'ai espéré ardemment que l'issue soit différente, j’ai dû accepter avant l'échéance, le terrible sort  qui l'attendait, elle et sa famille.
Accepter l'injustice des ravages de la maladie permet d'ajuster la prise en charge du patient à la réalité souvent cruelle.
L'objectif du soin n'étant plus curatif mais palliatif, nous passons ensemble les étapes qui conduisent au décès inéluctable.
Le chemin est difficile car il n'existe pas de place pour la médiocrité, chaque moment est unique et précieux tant pour le patient que pour sa famille et, évidemment pour le soignant.
J'ai aimé cette femme au caractère bien trempée qui n'a jamais failli, ses promesses étaient celles d'une amitié débutante qui perdurerait après la guérison, que nous voulions tous certaine......
Je savais, je connaissais l'issue, et pourtant j'y ai cru, au début mais la réalité m’a vite rattrapé.
Nous avons franchi la limite de la relation soignant-soigné, sans le vouloir car nous ne nous sommes pas protégées l’une et l’autre, mais nous nous sommes enrichies l’une de l’ autre .
Quand enfin, elle a voulu connaitre la vérité, je me suis assise et je ne lui ai rien caché, je le lui devais, je ne pouvais pas trahir la confiance qu'elle m'accordait depuis le début.
Je lui ai dit les mots que j'aurais aimé entendre, à sa place, la projection était tellement forte!
Elle a pleuré un temps infini, dans mes bras, elle m’a avoué ses regrets non pas ceux du passé mais ceux du futur : elle ne verrait pas son fils devenir un jeune homme, sa fille au caractère si semblable au sien s’épanouir, sa toute petite tout simplement grandir et son mari continuerait le chemin, sans elle.
Je n'oublierais jamais ce soir de décembre ou, après cette conversation, j'ai fermé la porte de sa chambre, salué sa famille rassurée de la voir aller un peu mieux, chahuté avec les enfants puis j'ai fermé la porte de cette maison ou un drame se jouait à quelques jours de Noël, et j'ai pleuré, longtemps.
Février 2000
On est au bout du chemin.
Angèle me remercie une dernière fois pour ma présence et mon écoute, ses mots et son regard resteront gravés dans ma mémoire pour l'éternité.
Le SAMU ferme la porte du camion et l’emmène rapidement.
Sa famille est exceptionnelle et pourtant ordinaire: présente, patiente, un soutien de chaque instant, chaque minute.


Les grands parents irréprochables croulent sous le poids des responsabilités qu'ils n'auraient jamais imaginé: prendre en charge pendant les absences de leur père ces enfants si jeunes, ils vont devoir essayer d’assurer «  l’intérim maternel ».Comment répondre à leurs angoisses, comment les soulager, comment expliquer l’inexplicable ? La grand-mère me dira quelques jours avant le décès de sa belle-fille :
« elle ne peut pas mourir......les enfants.......................nous sommes trop vieux …....................... ».
Et qu’allait devenir leur fils, si brillant, parfaitement heureux jusqu’à cet été inoubliable, et depuis si malheureux, en silence, inconsolable en silence, résigné, mais toujours souriant.
Mari, enfants, famille, amis doivent continuer et comme dira son petit garçon le jour de son décès «sans ma Maman, la vie ne sera plus jamais comme avant...... »
Le choc est rude, je suis plus que touchée, je suis effondrée.
Un chagrin très particulier.
Une amie, une mère, une épouse, une collègue, une voisine, une connaissance a définitivement disparu.
La matinée sera difficile.
Pour  tout le monde.
Février 2002
Deux ans déjà qu'Angèle nous a quitté, je pense toujours à elle régulièrement, je ne suis jamais allée sur sa tombe.
En revanche, elle a tenu parole: elle veille sur moi..........
Je prends toujours soin de mes patients.
Ses enfants grandissent et s’épanouissent, son mari tente de continuer sa vie.
Ils sont partis, au Canada, tous les trois, en Janvier dernier.

vendredi 18 juillet 2014

Bienvenue chez les fous: la suite...

Plusieurs semaines se sont écoulées depuis le début de cette prise en charge insolite.

Je me suis progressivement habituée à l’ambiance qui règne dans cette maison, mais je reste 
cependant prudente.

Les enfants de Mme Amsterdam m’ont recontacté quelques jours après mon premier passage et ont évoqué à bas mots la schizophrénie d’Ernestine.

Ils minimisent les troubles malgré les hospitalisations d’office* à répétition consécutives à des agressions verbales ou physiques de personnes sur la voie publique.

Un fait grave est survenu quand elle était âgée de vingt ans.

Ernestine a poignardé un voyageur dans le métro.

Lors du procès, les expertises psychiatriques ont montré  une irresponsabilité pénale, elle a donc été hospitalisée plusieurs années dans une unité pour malades difficiles, et elle vit maintenant depuis une quinzaine d’années chez sa mère, avec une surveillance médicale renforcée. Elle doit se présenter régulièrement aux rendez-vous médicaux qui lui sont fixés au centre médico-psychologique dont elle dépend.

Aujourd’hui, Ernestine est stabilisée mais « réputée dangereuse ».

Le couple qu’elle forme avec sa mère est pathologique car l’une ne peut vivre sans l’autre mais chacune participe à la destruction de l’autre.

Mes visites ont lieu invariablement à la même heure.

Ernestine s’assoit dans son fauteuil face à la porte d’entrée du salon avec sa bouteille de « Coca rouge » coincée sous son bras droit, son cendrier posé sur un guéridon placé à gauche une cigarette à la main.

C’est une grande tabagique puisqu'elle fume trois à quatre paquets de cigarettes par jour, sans jamais aérer la pièce où elle se trouve car « sa mère n’aime pas les courants d’air ».

Mon premier geste quand j’arrive est donc d’ouvrir la fenêtre pour ne pas mourir asphyxiée….

Chaque jour, à la même heure.

Et pour cause….Ernestine a passé la plus grande partie de sa vie hospitalisée dans des services psychiatriques dit « fermés ».
Au sein de ces lieux de soins, la vie des malades est encore plus ritualisée que dans un service de soins généraux.

Ils se lèvent, prennent leurs repas et leurs traitements à heures fixes, rencontrent les médecins, la famille dans un cadre prédéfini à l’avance, et il est difficile de déroger aux règles fixées.

Elle est donc formatée et le moindre changement dans ses habitudes peut provoquer chez elle de grandes colères.

Aujourd’hui tout ne va pas se passer comme d’habitude.

En effet ma journée débute par une dizaine de prises de sang à domicile et certains patients s’avèrent difficiles à prélever. Je prends donc progressivement du retard. Un certain nombre de rendez-vous s’enchainent au  cabinet, et deux de mes  patients ne se présentent pas à l’heure convenue mais un bon quart d’heure plus tard chacun.

Il est donc 13 heures passé lorsque je me présente chez Mme Amsterdam, soit 60 minutes plus tard que mon heure d’arrivée habituelle...

Machinalement, je pousse la grille du jardin et je traverse les herbes folles au pas de course.

Je frappe à la porte deux fois et comme il est convenu entre elles et moi je rentre dans la maison.

Tout est calme.

Je préviens de mon arrivée en disant « bonjour » d’une voix forte.

J’ouvre la porte du salon, Ernestine me fait face dans son fauteuil.
 Elle me dévisage d’un œil noir. 
Sa mère est assise dans le canapé situé à la droite de celui de sa fille, et regarde d’anciennes photos qu’elle commente à haute voix comme si nous n’existions pas.

-Bonjour, comment allez-vous ?

Ernestine me répond de sa voix trainante, neuroleptisée

-Bonjour. C’est plutôt moi qui doit prendre de vos nouvelles !

Je m’accroupis face à elle pour prendre appui sur la table basse et je commence à retirer les médicaments un à un de leurs blisters.

 Sa mère continue à commenter les photos :

-c’était à Knoke, maman ne voulait pas se baigner…

Je commence :

-oui il y a eu beaucoup d’imprévus ce matin et…. 

Brutalement, Ernestine se lève et s’avance vers moi rapidement, en hurlant :

-Arrêtez de mentir !!! Je ne suis pas folle !!! .

Surprise par sa réaction, je suis déséquilibrée et je tombe sur le côté droit.

Hirsute, elle lève la main vers moi, et me relève d’une poignée franche…

Imperturbable sa mère réfléchit à haute voix :

-Knoke non ce n’était pas Knoke…. 

Je ne comprends pas ce qui se passe car tout s’est passé très vite.

Ernestine lâche ma main et se dirige vers l’entrée en vociférant :

-vous voulez profiter d’une handicapée, c’est ça Maria, ras-le-bol de vos mensonges !!!

Je me retourne et j’aperçois une silhouette dans l’entrée, très certainement la fameuse Maria.

Je tente une diversion :

-Dites-moi Ernestine, vous oubliez vos cigarettes ! 

Elle s’arrête brutalement, se retourne lentement, et me fixe.

-vous êtes complice ?

- complice ?

-vous comprenez parfaitement.

Elle se redirige vers moi.

Le téléphone sonne.

Elle s’arrête, et se dirige vers l’appareil :

-Bonjour Claudine, je vais devoir raccrocher l’infirmière est là.

Long silence

-je te la passe.

-Bonjour Peggy, je suis désolée j’ai omis de vous dire que ma sœur avait rendez-vous pour son injection retard lundi chez son psychiatre, elle n’y est pas allée donc se trouve en rupture de traitement depuis 10 jours. Il est possible qu’elle soit quelque peu agressive donc essayez de la convaincre de se rendre au centre medico-psychologique, je vous rappelle demain.

Elle raccroche.

Je me retourne et je la regarde longuement .

-je crois que vous n’allez pas bien Ernestine…

Silence

-je savais que vous étiez complice.

Elle s’assoit et allume une cigarette.

-je vais appeler les pompiers Ernestine, et tout se passera bien.

Je compose le 18 une fois de plus cette semaine, en espérant que leur intervention se déroule le mieux possible.

(*L'hospitalisation d'office s'applique aux personnes dont les troubles mentaux compromettent l'ordre public ou la sûreté des personnes. Elle appartient au Préfet ou en cas de péril imminent au Maire de la Commune concernée.)